Vulgarisation Scientifique des résultats de la recherche sur le SIDA / VIH

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Réalisée par SIDABLOG le 1er Juillet 2009


Retranscription de l’interview du Pr Jean-Claude Chermann

Olivier Pleskoff pour SIDABLOG : Bonjour Professeur Chermann - Au nom de SIDABLOG, je vous remercie de nous recevoir et de répondre à nos questions. Vous avez été décoré hier par le Président de la République qui vous a remis les insignes d’Officier de la Légion d’Honneur. C’est toute la communauté scientifique qui est honorée par cette distinction. Vous dirigez, depuis plusieurs années, l’Unité de Recherche sur les rétrovirus et maladies associées1 qui développe des tests pronostics et des traitements innovants pour les malades du SIDA. Pourriez-vous nous parler des observations initiales que vous avez réalisées notamment sur le peptide R7V2 qui vous permet aujourd’hui de développer ces projets ?

Pr Jean-Claude Chermann : Voilà, en réalité, ce travail a été commencé il y a une vingtaine d’années. Lorsque j’ai quitté l’Institut Pasteur en 1988, je savais que le virus changeait continuellement, je savais que les modèles-animaux tels que macaques et chimpanzés n’étaient pas compatibles, c’est-à-dire que le macaque fait un sida en 6 mois alors que le chimpanzé fait une virémie, c’est-à-dire est infecté, développe le virus, mais pas de maladie. Donc, si vous voulez, un virus qui change, mais pas de modèle-animal.
Donc, je suis arrivé à Marseille, j’ai créé l’Unité que vous venez de mentionner et dans cette Unité, ma première idée a été de dire : je vais regarder ce qui se passe chez les patients. Et là, si vous voulez, en me mettant en contact avec les médecins généralistes, quelqu’un, qui était infecté par le VIH à l’époque, en 1988, allait voir son médecin généraliste : si ses défenses descendaient, il l’envoyait à l’hôpital, si ses défenses restaient stables, il le gardait. Donc je me suis intéressé à tous ceux que les généralistes gardaient comme patients. Et, si voulez, c’est comme ça que j’ai vu, dès 1988 qu’il y avait deux populations : une population que l’on pouvait appeler  « progresseur », c’est-à-dire qui progressait vers la maladie et que l’on envoyait à l’hôpital et une population qui restait stable.
Donc, j’ai décidé d’étudier les mécanismes de non-progression. Alors, j’en avais trouvé trois. Mais un a été intéressant tout de suite : les gens non-progresseurs3 avaient un anticorps protecteur. Un anticorps qui protégeait contre toutes les souches de virus, y compris les virus résistants aux traitements. Donc, c’était hyper-intéressant de travailler sur ce type d’anticorps. Qui dit anticorps dit antigènes et comme tout à l’heure, je vous disais que tout ce qui est codé par le virus change, c’est un virus qui change continuellement d’un individu à l’autre et chez le même individu, j’ai donc regardé et j’ai vu que le virus, quand il bourgeonnait, c’est-à-dire quand il sortait de la cellule, il prenait un petit bout d’un antigène cellulaire. Un antigène cellulaire dérivé de la b2-microglobuline4. C’est là qu’on a vu que la partie qui était responsable de la formation des anticorps était formée de 7 aminoacides que l’on appelle R7V. Donc, aujourd’hui, le virus acquiert une sorte de badge. Ce badge lui permet d’entrer ou de sortir de la cellule. Si vous voulez, ce badge n’est pas codé par le génome du virus, mais est acquis par le virus. Donc si l’on bloque le badge, il ne peut pas rentrer. Donc, c’est ce que nous avons fait. Les anticorps anti-R7V bloquent le badge, ce qui est à la surface du virus, et l’empêchent d’entrer : la personne est protégée. Donc, à partir de ce moment-là, quand on a eu le badge, on en a fait un test, un test ELISA5.
Cela nous permet de reconnaître les patients qui ont des anticorps de ceux qui n’en ont pas. C’est-à-dire que là, nous sommes entrain de développer un test qui, dans quelques mois, sera un outil supplémentaire pour le clinicien de dire : je traite ou je ne traite pas. Vous savez qu’aujourd’hui, on est revenu en arrière, c’est-à-dire, qu’on n’est plus pour le traitement de tout le monde, tout de suite, à cause des virus résistants et surtout à cause des effets secondaires. Donc, aujourd’hui, on attend que les lymphocytes CD46 dégringolent puis l’on traite. Avec ce nouveau kit, le clinicien pourra dire : anticorps protecteurs, on peut attendre, pas d’anticorps, on traite. La deuxième chose qui m’importe c’est qu’à partir du moment où des personnes ont des anticorps protecteurs, ils vont très bien. Nous sommes entrain de produire cet anticorps, c’est-à-dire, on a isolé le gène à partir des patients, puis on a fait ce qu’on appelle un anticorps recombinant et qui est actuellement en essai de production. Cet anticorps va servir bien sûr tout d’abord à traiter les patients en échec de thérapie, c’est-à-dire, les patients qui ont reçu tous les traitements, qui ont des virus résistants, etc … Ça, c’est la première des choses, nous sommes en train de réaliser.
La seconde, nous avons donc créé une société en Suisse, qui est la maison-mère de celle que j’ai à Aubagne, et nous sommes en coopération avec plusieurs usines de production pour produire cet anticorps thérapeutique. Troisième chose, qui dit antigènes, antigènes qui donnent des anticorps, donc bien sûr c’est le vaccin. Là, nous sommes entrain d’étudier en ce moment, la meilleure présentation du R7V sur des protéines porteuses, « carrier » comme on dit, de façon à en faire un vaccin thérapeutique, c’est-à-dire, c’est comme pour le vaccin de l’hépatite B, on commence par mettre l’anticorps, puis quand les défenses sont remontées, on prend le relais avec un vaccin thérapeutique, c’est-à-dire le R7V couplé à une protéine. Un peu plus en amont, on va préparer un vaccin prophylactique, c’est-à-dire, un vaccin pour tout le monde, pour les séronégatifs. Et là, il faut absolument que ce vaccin soit bi-protecteur : c’est-à-dire qu’il protège dans le sang et dans les muqueuses. Actuellement, nous étudions la possibilité d’avoir un vecteur type salmonelle qui permet d’avoir une prise orale, et cette prise orale permettra d’avoir des anticorps, aussi bien des IgG7 c’est-à-dire humoral, que pour les muqueux.
Olivier Pleskoff pour SIDABLOG : Où en est actuellement le développement de ces traitements ?
Pr Jean-Claude Chermann : Actuellement, si vous voulez, il y a plusieurs choses. Le test a fait l’objet d’études intensives aussi bien en France qu’aux Etats-Unis. Et actuellement, nous avons démontré que la corrélation entre la présence d’anticorps et la non-progression, en obtenant des sérums, par exemple, d’Américains non traités depuis 17 ans, on s’est aperçu quand on a fait le test anti-R7V  que 70 % de ces gens, qui n’avaient pas été traités pendant 17ans et qui allaient très bien, avaient des anticorps. Donc, la corrélation a été faite. Donc là aussi, nous engrangeons une production.
En ce moment, nous travaillons avec une société basée à Toronto qui va produire pour nous ce kit. Cela est la première des choses. Donc, on pense que dès le 1er trimestre de l’année prochaine, on devrait avoir assez pour pouvoir lancer des grandes études mondiales. L’anticorps thérapeutique, comme je vous le disais tout à l’heure, on a pris beaucoup de retard. On a pris beaucoup de retard parce que bien sûr, comme vous le disiez tout à l’heure, je suis un scientifique, je ne connaissais pas bien la production. On a démarré  avec les anticorps qui, une fois qu’on passait à 100 litres s’agrégeaient, précipitaient. Donc là, vous voyez bien que dès que si cela précipite, cela fait une bouillie et ce n’est pas quelque chose que l’on peut injecter à l’homme, c’est évident ! Nous avons là, maintenant, en Suisse, engagé 4 personnes dont une directrice du développement qui était précédemment chez Novartis, donc des spécialistes des anticorps. Là, nous avons tout repris de façon à produire quelque chose qui soit positif, stable ... Là, on se donne comme échéance fin 2009 ou deuxième ou premier semestre 2010.

Olivier Pleskoff pour SIDABLOG : Je vous remercie pour cette interview.

Pr Jean-Claude Chermann : Merci, merci à vous.


Références :
1 L'URRMA R&D (Unité de Recherches sur les Rétrovirus et Maladies Associées).
2 Peptide de 7 acides aminés (RTPKIQV) déduit de la séquence de la b2-microglobuline.
3 Voir lettre SIDABLOG 11 (16-28 février 2009).
4 Protéine de faible poids moléculaire exprimée à la surface cellulaire, ressemblant aux immunoglobulines, qui joue un rôle dans la reconnaissance du soi par le système immunitaire.
5 Test immunologique permettant de détecter ou doser une protéine.
6 Cibles principales du VIH.
7 Les immunoglobulines-G sont les plus importantes et les plus nombreuses substances de défense de l'organisme. Elles protègent en particulier l’organisme des infections.


Accèdez a l'interview vidéo du Pr Jean-Claude Chermann :

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